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Être rappelé

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https://youtu.be/zN7sgnUs6r0

Marc FRANCOIS-BRAZIER, vous êtes connu comme ayant été le DRH du groupe d’ESSILOR , et fondations de l’AGA KHAN, et plus récemment du groupe CASINO (220 000 collaborateurs).

Mais ce que nous ignorions, c’est que vous êtes également un ultra trailer et un triathlète accompli, ayant déjà réussi des courses mythiques comme :

  • L’ultratrail du Mont Blanc (171 km et 10.000 m de dénivelé positif)
  • Le NORSEMAN et la série des 3 Xtrems Triathlons, des Ironman (3.8 KM de natation, 180 km de vélo et un marathon, soit 42 km en course à pied) qui se déroulent dans des environnements très exigeants (conditions météorologiques, dénivelés, terrain) – lien avec le film de la course 2014

Marc FRANCOIS -BRAZIER, vous avez donc toute la légitimité pour nous expliquer comment le sport d’extrême endurance peut contribuer aux performances professionnelles, notamment celles d’un cadre dirigeant.

1) Comment vous est venu ce gout de l’effort extrême, de dépassement de soi-même ?

 

J’ai depuis mon plus jeune âge pratiqué différents sports assez intensément. Mais j’ai surtout toujours aimé courir, notamment en pleine nature, en le vivant comme des moments de liberté et de ressourcement. A 30 ans, j’ai subi une importante opération du dos et j’ai été immobilisé de longs mois. Ce n’est donc paradoxalement qu’à 40 ans que je suis venu aux courses de longues distances avec mon 1er marathon.

Après mon 3ème  marathon, couru en moins de 3 heures, j’ai réalisé que la performance chronométrique ne m’intéressait pas et que les grands espaces me manquaient, notamment la montagne. C’était les débuts du trail, des courses encore assez confidentielles, bien loin des foules d’aujourd’hui. Mais au-delà des compétitions, c’est une certaine forme d’aventure qui m’attirait. Authenticité, rusticité, recherche de ses propres limites, physiques et mentales, … toutes choses venant équilibrer la vie normée et aseptisée mais en même temps à forte exigence de mon métier de DRH.

2) Mais comment passe-t-on d’une discipline déjà très exigeante comme l’ultra-trail à la combinaison de 3 efforts très différents dans les triathlons Ironman ?

Blessé au pied pendant la « Diagonale des Fous », une course à pied consistant à traverser la Réunion en courant, j’ai dû arrêter de courir pendant quelques mois et j’ai commencé à nager et faire du vélo.

Quelques temps après, un ami m’a fait visionner un reportage sur le mythique Norseman, un iromman extrême qui se déroule en Norvège. Ces images du départ en se jetant à l’eau à 5 heures du matin depuis un ferry-boat dans les eaux froides et noires d’un fjord pour terminer en courant au sommet d’une montagne balayée par les vents et parsemée de pierriers m’ont paradoxalement fait rêver. Je me suis alors donné, à plus de 50 ans, le défi  de décrocher le fameux « black teeshirt », celui promis aux « finishers » au sommet du Gaustataupen.

3) Quelles sont les principales clés pour réussir à la fois sa vie professionnelle et la pratique de courses extrêmes ?

Me concernant, j’ai identifié 4 clés qui tiennent en quelques règles simples à définir mais plus difficiles à mettre en œuvre et surtout à tenir dans la durée :

  • Une gestion du temps optimisée grâce une solide efficacité organisationnelle : J’ai beaucoup appris en côtoyant mes collègues américains ou allemands. La culture française encourage parfois un « présentéisme » peu productif
  • Une hygiène de vie saine et équilibrée mais sans tomber dans l’ascétisme. J’ai toujours apprécié les bonnes choses de la vie et je ne me vois pas m’en priver, aussi surprenant que cela puisse apparaitre à certains quand ils me voient à table
  • Un « contrat » familial clair : le soutien du conjoint est essentiel et un équilibre doit toujours être trouvé. C’est en partie aussi pour cela, que c’est parfois plus facile de se consacrer à ce type de passion quand les enfants sont plus âgés
  • Beaucoup d’envie, qui nourrit la volonté de faire les efforts nécessaires et certains sacrifices personnels par ailleurs. Partir courir de nuit sous la pluie après une journée de 12h de travail ou se remettre sur un vélo home trainer à 23h après avoir diné en famille n’est parfois pas facile

4) Justement, qu’en avez-vous retiré ? En quoi ces activés d’endurance extrême sont-elles un lien avec une activité de dirigeant ?

Cela peut paraitre paradoxal mais je pense sincèrement que cette pratique d’épreuves d’extrême endurance a probablement contribué à ma réussite professionnelle en développant ou renforçant un certain nombre d’aptitudes.

Tout d’abord une meilleure connaissance de soi. C’est une dimension que l’on mentionne très souvent quand on évoque les facteurs de succès professionnel, mais il n’est pas toujours aisé de la développer. St Exupéry disait que l’homme se découvre quand il se mesure avec l’obstacle. Je partage ce point de vue et ces expériences de course d’endurance extrême constituent des obstacles, physiques et psychologiques très enrichissants. Comme l’analyse le philosophe allemand Karl Jaspers, « L’homme ne prend conscience de son être que dans les situations limites »

La capacité d’acceptation sans résignation, accepter que tout ne se déroule pas comme programmé ou d’être dans un jour « sans », affronter une méteo détestable ou même être confronté à une blessure … sans pour autant abandonner. Cette acceptation renforce ainsi la persévérance (dont Steve jobs disait : “I’m convinced that about half what separates the successful entrepreneurs from the non-successful is the perseverance”) mais aussi la résilience.

Des temps de « méditation active »: aussi surprenante que puisse paraitre cette formulation, j’ai découvert bien avant qu’on parle de « mindfulness », que non seulement, on peut méditer en pleine conscience, mais également en pleine action. Pour certains, comme moi, il est même difficile de faire autrement. Et ici je ferai référence au médecin et explorateur Bertrand Piccard : « Dans l’aventure, il ne suffit pas d’explorer le monde extérieur, il faut aussi et surtout explorer le monde intérieur pour puiser au plus profond de nous-mêmes ce que nous n’avons jamais appris à utiliser ».

Un meilleur équilibre dans mon rapport au temps: nous vivons dans un monde de l’hyper court terme, où tout doit survenir immédiatement, tant dans ce qui est attendu de nous que ce que nous exigeons nous-même. L’extrême endurance implique la prise en compte du temps long, celui des interminables mois de préparation, sans lesquels rien n’est possible, mais aussi celui des longues heures de course où la difficulté, et parfois la douleur, changent la valeur de chaque minute.

L’énergie : ces courses, ces aventures, nécessitent une condition physique poussée. Votre corps est alors empli d’une énorme énergie que vous ressentez mais que les autres perçoivent également très clairement… On me l’a toujours fait remarquer, même ceux qui ignorent tout de mes pratiques sportives. C’est, je crois, une dimension clé du leadership. Car cette énergie n’est pas seulement physique mais aussi mentale. Quand vous venez à bout d’un Extrem Ironman ou d’un Ultra Trail, vous avez le sentiment que tout est possible.

Enfin la créativité: combien de fois n’ai-je pas plongé sur mon ordinateur ou un bloc-notes après une longue séance d’entrainement pour consigner des réflexions que j’avais élaborées durant une de ces sorties en solitaire et trouver des solutions que je cherchais parfois en vain au bureau. Personnellement, je me retrouve totalement dans la formule de Montaigne : “Mes pensées dorment si je les assieds”

5) Les courses extrêmes permettent-elles de mieux vivre la vie, parfois ingrate et difficile, en entreprise ?

C’est pour moi indiscutable. Par exemple, nous rencontrons tous à un moment où à un autre de notre vie, des moments difficiles que j’appelle des « temps faibles », où rien ne se déroule comme nous le souhaiterions, où nous avons le sentiment d’être sans recours ni énergie. Cette gestion des « temps faibles » en course est souvent celle qui fait la différence entre ceux qui franchissent la ligne d’arrivée et les autres, car tous nous en connaissons. Comment trouvons-nous, en nous-mêmes, les ressources pour les surmonter ? J’ai appris, au fil de mes aventures, à développer différentes méthodes très simples que je transpose dans ma vie professionnelle.

Quand il vous reste de nombreuses heures d’efforts et que plus rien ne fonctionne, que votre corps ne demande qu’à tout arrêter, se fixer de petits objectifs réalistes et se focaliser sur eux est souvent très efficace. Par exemple, quand vous êtes dans un Iron Man, que vous avez déjà nagé près de 4 km dans une eau glacée et effectué 80 km de vélo sous une pluie battante … si vous pensez aux 100 km qui restent à parcourir avec X cols à franchir puis au marathon en pleine montagne, vous êtes perdus.

Dans ce cas, on se fixe pour objectif le 1er col qui se trouve juste là, à 10 km, puis le suivant, ou on vise le prochain point de rencontre avec votre équipe pour le ravitaillement qui apparait alors comme une oasis au milieu du désert … et ainsi de suite.

Une autre technique consiste à visualiser le moment dont vous rêvez depuis des mois, tous ces longs mois de préparation, les plus ingrats. Et ce moment c’est cette ligne d’arrivée franchie au milieu de la montagne, en pleine nuit, mais qui représente tellement, ou c’est lorsque vous enfilez ce fameux « black tee shirt »   réservé aux 160 « finishers » au sommet du mythique Norseman, …

Enfin, on arrive parfois à dissocier son corps de son esprit en étant pleinement présent et conscient dans l’instant mais avec son corps qui fonctionne en mode quasi autonome. Sensation rare et étrange qui, transposée au monde professionnel, pourrait s’apparenter à la position « méta » qu’on prône en matière de développement personnel.

Il est par ailleurs scientifiquement prouvé que la pratique sportive (sans parler d’extrême endurance) renforce physiologiquement, outre la santé, l’aptitude au bonheur. Une étude de l’Université de Michigan (Journal of Happiness Studies 03/18) a démontré que par rapport à un inactif, le peu actif augmente son potentiel de bonheur de 20%, le moyennement actif de 30% et le très actif de 52%.

 

6) L’entreprise laisse-t-elle le temps aux salariés de s’entrainer ?

Je pense que l’entreprise doit ad minima laisser à chacun le temps de trouver des sources d’épanouissement en dehors de la sphère professionnelle, et ce quel que soit son niveau dans l’organisation. Je pense qu’il n’y a rien de plus dangereux que ces cadres « mono-compensatoires » dont la vie n’existe que par et pour leur travail. Ces cadres ou dirigeants dont le seul horizon est la réussite professionnelle se mettent en risque car personne n’est à l’abri d’un accident de carrière où alors tout s’écroule ou d’un burnout destructeur. L’entreprise elle-même n’a rien à y gagner si elle pense plus loin que le simple bénéfice court terme d’un surinvestissement.

Ensuite c’est à chacun de faire ses choix et de s’organiser.

J’ai néanmoins parfois associé la pratique sportive à la vie de l’entreprise à l’occasion d’évènements comme le Telethon, en construisant des équipes pour courir la SaintéLyon, ou relier en vélo Lyon à Paris en 2 jours pour collecter des fonds en passant de magasins à magasins chez Conforama. A chaque fois cela a créé une dynamique collective remarquable, cela a contribué à renforcer les liens entre des entités qui s’ignoraient et à faire sauter les barrières hiérarchiques.

 

7) En phase de transition professionnelle, conseillez-vous d’adjoindre la pratique des courses extrêmes à l’Outplacement ?

Vous l’aurez compris à mon propos : je pense que la pratique sportive peut significativement contribuer à notre épanouissement personnel et professionnel. Mais selon les individus d’autres passions non sportives, la musique, le bricolage, l’écriture… peuvent avoir des bienfaits en partie similaires même si je pense que la dimension effort physique apporte quelque chose d’assez unique.

Concernant plus particulièrement l’association à une démarche d’outplacement, l’impact pourrait être significatif. J’ai déjà mentionné des bénéfices tels que la connaissance de soi, la prise de recul, la méditation active, le renforcement de l’énergie qui me semblent précieux en phase de transition professionnelle. Cette pratique peut aussi permettre aussi des victoires sur soi-même qui renforcent la confiance en soi (par exemple, aller au bout d’une course que l’on savait, pour soi, un peu ambitieuse).

Tout le monde n’a ni l’envie ni les capacités de rentrer dans une telle discipline, sans même aller jusqu’à de l’extrême endurance.

Mais d’autres voies peuvent s’en rapprocher.

Je finirai donc par un clin d’œil peut-être plus sérieux qu’il n’y parait, en lien avec la philosophie, qui s’invite d’ailleurs de plus en plus dans le monde de l’entreprise.

Les transitions professionnelles constituent des opportunités de questionnement.

Ce questionnement et la réflexion critique, même s’ils sont bien entendu de différentes natures, sont au cœur même de la philosophie.

Il est donc intéressant de noter que de nombreux philosophes tels que Rousseau, Montaigne, Nietzsche, Spinoza étaient des adeptes et des pratiquants assidus de marches quotidiennes de plusieurs heures (à défaut de course à pied qui n’était pas une activité pratiquée à ces époques). Ils ne concevaient pas leurs réflexions et travaux sans ces longues marches… pourquoi pas nous ?
Pour ma part, j’ai fait ma devise de cette pensée que l’on prête à Saint-Augustin : « Solvitur Ambulado » que l’on peut traduire par : « C’est en marchant qu’on trouve la solution »… Je m’interroge : Et plus encore en courant ?

 

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